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Haschich et bakchich

14 Janvier 2010, 19:41pm

Publié par claire salles


Haschich…


Selon les estimations de l’ONU, le Maroc serait toujours le premier producteur et exportateur mondial de résines de cannabis, avec 47 000 tonnes par an, soit l’équivalent de plus de 1400 tonnes de haschich, ce qui représente 31% de la production mondiale ! Le chiffre d’affaires généré par ce trafic est estimé à plus de 10 milliards d’euros, et le secteur fait vivre environ 800 000 personnes dans le nord du pays. La région septentrionale du Rif abrite en effet des dizaines de milliers d’hectares de cultures de cannabis à partir desquelles est produit le haschich marocain. Contrebande et drogue structurent la société et imposent une économie informelle qui profite à beaucoup, de façon très inégalitaire.

Cannabis au Maroc



Un peu d'histoire...

Le cannabis aurait fait son apparition au Maghreb au VIIe siècle lors des invasions arabes avant que sa culture ne s’implante autour de Ketama, au cœur du Rif, au XVe siècle. Ce n’est que bien plus tard, au XIXe siècle, que le sultan Moulay Hassan 1er (1873-1894) autorise officiellement la culture du cannabis pour la consommation locale dans cinq douars, vraisemblablement pour contribuer à la pacification de la région.

Après la division de l’Empire marocain en deux protectorats par la France et l’Espagne, cette dernière, dont le Protectorat englobe le Rif, autorise la culture du cannabis à quelques tribus, le contrôle des Rifains, dont « la faculté de résistance à toute influence extérieure est immense », impliquant en effet certaines concessions.

C’est seulement en 1954 que la culture du cannabis est interdite dans l’intégralité de la zone française. En accédant à l’indépendance en 1956, le Maroc étend la prohibition à la zone espagnole et provoque un vif mécontentement au cœur du Rif, contraignant le roi Mohammed V à se résigner à tolérer la culture du cannabis dans les cinq douars historiques des Ketama, des Beni Seddate et des Beni Khaled.

Le Rif, une région en marge

Le Rif est l’une des régions du Maroc les moins propices à l’agriculture. Le relief y est accidenté, les pentes y sont fortes et les sols pauvres, les précipitations sont très irrégulières et peu compensées par un développement limité de l’irrigation. La conjonction de ces paramètres a laissé le Rif et sa population en marge du développement économique que connaît par exemple la façade atlantique du pays. Les projets de développement engagés dans cette région lors du règne de Hassan II n’ont à l’évidence pas suffi à endiguer l’extension des cultures de cannabis, bien au contraire. L’accroissement de la demande européenne et la commode proximité du Rif des côtes de l’Europe méditerranéenne ont contribué au développement de la production marocaine de haschich à partir des années 1970. 

L’économie du cannabis a permis de stabiliser une région en marge du développement national, ce qui explique la tolérance des autorités marocaines à l'égard de ce phénomène. Le trafic de drogue constituerait la principale source de revenus du Rif et serait même l’une des premières sources de devises du Maroc, contribuant de façon non négligeable à l’économie du pays.  

Une reconversion difficile

La superficie cultivée en cannabis aurait cependant diminué de plus de 50% entre 2004 et 2008, passant de 130.000 à 60.000 hectares, selon le dernier rapport mondial de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). La production de haschich est passée de 3000 tonnes à 1500 sur cette période, ce qui démontre la volonté récente de l’état marocain de lutter contre ce fléau, sous une pression internationale croissante.

Mais la reconversion des cultures est difficile à mettre en œuvre, dans une région en perte de vitesse : le tourisme méditerranéen ne tient pas ses promesses, la fermeture de la frontière avec l’Algérie handicape considérablement le commerce, la présence des entraves espagnoles Ceuta et Melilla favorise en revanche les opérations de contrebande. Il faut ajouter que très peu de cultures alternatives sont susceptibles d’être aussi rentables que le cannabis…



… et bakchich 

La lutte contre le trafic de drogue s’inscrit dans la perspective plus large de lutte contre le travail au noir et la corruption généralisée au Maroc. Les revenus issus d’activités non déclarées représenteraient en effet près de 40% du PIB du pays ! Le secteur du bâtiment semble le plus touché : 70% du chiffre d’affaires de ce secteur se ferait au noir, et les dessous de table au moment de l’achat ou de la vente d’un bien immobilier sont incontournables, même pour les étrangers. Seuls 9% des contribuables marocains paient un impôt sur le revenu et près de 90% des recettes de l’Etat proviennent de quelques 3 000 entreprises sur 70 000...

Le secteur informel progresse au Maroc

La dernière enquête nationale du Haut Commissariat au Plan (HCP) en 2007 a révélé la progression du secteur informel au Maroc depuis 1999. En 8 ans, le nombre des unités de production informelles (UPI) est passé de 1,23 million à 1,55 million, soit 40 000 nouvelles unités par an (quatre fois plus que les postes créés par le secteur public !). Par UPI, il faut comprendre les unités de production non agricoles qui ne disposent pas d’une comptabilité, à l’exclusion des activités illicites ou illégales telles que la contrebande ou le trafic de drogue. Il s’agit avant tout des emplois sans protection sociale et non déclarés aux impôts. Si l’on considère que 90% de l’emploi dans le secteur agricole et rural est informel, il faudrait valoriser bien davantage le secteur informel marocain.

Le nombre d’emplois dans le secteur informel est passé de 1,9 million à 2,2 millions entre 1999 et 2007, dont 72% en milieu urbain. Avec sa multitude de petits détaillants, le commerce représente 77% du chiffre d’affaires du secteur informel, avec 8 emplois sur 10 « au noir ». Le chiffre d’affaires total du secteur informel marocain est estimé à près de 280 milliards de dirhams (25 milliards d’euros) en 2007, soit une hausse de 68% par rapport à 1999 !

Les trois quarts des UPI emploient une seule personne et réalisent en moyenne un chiffre d’affaires de 180 000 DH (16 000 euros). La plupart des petits métiers exercés au vu et au su de tout le monde ne sont ni répertoriés ni déclarés : gardiens, marchands ambulants et autres vendeurs à la sauvette, toutes les professions de “service à la personne”, notamment les domestiques, qui ne peuvent pas être déclarés par leurs employeurs à l’heure actuelle au Maroc (seules les personnes morales peuvent en effet s’inscrire à la CNSS). Si 53% des petits commerçants n’ont aucun niveau scolaire hors l’école coranique, 6% ont suivi des études supérieures. Une UPI sur dix est dirigée par une femme.

Ces activités souvent illégales sont pourtant réalisées au grand jour. Elles sont tolérées et témoignent parfois d’une ignorance de la réglementation. Certaines structures ont un statut semi légal qui leur permet d’exercer en toute tranquillité, puisqu’elles respectent partiellement les réglementations : 18% des UPI ont obtenu une patente et 13% des micro-entreprises avec local sont fichées au registre du commerce. Cependant, aucune micro-entreprise ne déclare ses employés et 93% des unités n’ont aucun ouvrier affilié.

Une corruption institutionnalisée

Corruption



Le non respect des législations est dû à la lourdeur et la complexité des démarches administratives mais aussi à la tolérance des pouvoirs publics. Dans tous les secteurs, pour toute action ou investissement, il faut choisir entre attendre des mois ou s’assurer à tout prix – au sens propre – la bonne volonté des fonctionnaires. Les secteurs les plus touchés par la corruption sont la justice, la santé, la police et les services publics. Les « cadeaux » offerts par les entreprises aux fonctionnaires des ministères ou des douanes sont monnaie courante, et la justice reste passive. Les audits des collectivités locales, réclamés par les associations anti-corruption, ne sont guère pratiqués et la nécessaire réforme administrative demeure à l’état de projet. La culture du secret propre au pays n’aide pas la lutte contre la corruption.

Selon le dernier classement de l’Indice de perception de la corruption (IPC) 2008 de Transparency international, le Maroc n’a enregistré aucune amélioration de son score entre 2007 et 2008, avec la même note de 3,5 sur 10. Le classement mondial 2009 voit même le Maroc descendre au 89ème rang sur un total de 180 pays, alors qu'il occupait la 72ème place en 2007.

Quelles solutions pour lutter contre ce fléau ?

Si l’importance du secteur informel a notamment permis au Maroc de ne pas trop souffrir de la crise économique récente, le travail au noir pénalise le pays sur le plan économique et développe de nouvelles formes d’exclusion et de pauvreté liées à la dégradation de l’emploi.
Pour lutter contre ce fléau, les experts proposent d’améliorer radicalement le niveau de scolarisation et sa qualité (cf
L'enseignement public marocain en crise ), d’ouvrir les dispositifs de formation alternée aux jeunes non scolarisés et/ou non employés, de former les jeunes à la création d’activité, et enfin de reconnaître le secteur informel et d’y injecter des compétences.

La mise en place d'une Instance Centrale de Prévention de la Corruption (ICPC) en 2008 démontre la bonne volonté des autorités marocaines, même si certains contestent son indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Deux lois importantes ont été adoptées, l’une contre le blanchiment d’argent et l’autre concernant la déclaration du patrimoine. L’arsenal juridique pour lutter contre la corruption et se conformer aux engagements du Maroc au plan international existe bel et bien. Mais reste à appliquer les textes juridiques, et surtout à changer les mentalités... Le nouveau ministre chargé de la Modernisation des secteurs publics donne la priorité à ce dossier en prônant une approche participative entre le gouvernement et la société civile. Un plan d'urgence se met en place actuellement au Maroc pour tenter de lutter efficacement contre ce fléau de la corruption.

Créée en 1996, mais reconnue d'utilité publique seulement l'année dernière, l'association marocaine de lutte contre la corruption Transparency Maroc travaille en partenariat avec les autorités du pays. Grâce à son travail de lobbying, le Maroc a signé en 2007 la Convention Internationale de lutte contre la corruption. Transparency Maroc  a récemment mis en place un Centre d'Assistance Juridique Anti-corruption (CAJAC) dans le but d'assister et d'orienter les personnes témoins ou victimes de la corruption. L'objectif de ce centre est d'engager les citoyens dans la lutte contre la corruption en leur assurant l'appui d'une équipe de professionnels qui leur procurera une assistance juridique gratuite en toute confidentialité. Un premier pas pour essayer de faire évoluer les mentalités...

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